Fillip

Supplement 3 — Toril Johannessen

L’invention et la conclusion de l'oeil
Toril Johannessen

(Pluie. Bruits de pas; Mx marche, allume la radio: clip de «The Day of the Triffids», poursuit—revient rapidement sur ses pas et l’éteint à nouveau. Se dirige vers le bureau, prend le magnétophone (bruits de bureau), marche vers la fenêtre de l’autre côté de la pièce tout en rejouant l’enregistrement.)


Mx – (Lecture du magnétophone) Nous voyons avec notre cerveau, pas avec nos yeux.


(À la fenêtre : Pluie, appels de la pie de l’extérieur (au loin), tambourine sur la vitre avec ses doigts.)


Mx – (bruit d’enregistrement, parle vite/ récite, pour elle-même) Cher.... *** humm, triple asterisk...triple étoile...(recommence, lit vite) Cher triple étoile, c’est comme je le soupçonnais, que l’aveugle...hum, non...(recommence, lit vite) Cher triple étoile, c’est comme je m’y attendais...hum-hum... Hum-hummm... Invisible... Vue.


(Interrompt le magnétophone. Retourne à l’ordinateur, à nouveau bruit vague de la pluie, s’assied.)


Mx...Vue, vue. Vue. 
(son du clavier + lit d’une voix claire et uniforme/
mots détachés) La vue, définition.


C:// – (voix humaine un peu mécanique, lit d’un ton uniforme) La vue est un sens, aussi appelé la vision. La vision est la capacité de l’organisme d’appréhender et de réagir à la lumière.


Mx – (écrit) Vue + organe.


C:// – La plupart des organismes qui ont la capacité de voir sont dotés d’organes spécialisés pour cette tâche. On appelle ces organes les yeux.


Mx – (écrit fort) Les yeux.


C:// – Article 404 introuvable. Désolé, Mx.


Mx – Œil.


C:// – Article 404 introuvable.


Mx – Hummm...(note quelquechose sur un morceau de papier, mélange les papiers; bruits de bureau)


(La pluie s’est arrêtée. Mx se lève de sa chaise, marche en parlant. Fait quelques pas, s’arrête pour démarrer l’enregistrement, s’éclaircit la voix.)


Mx – (Boop/magnétophone allumé) Enregistrement 13.1.3, l’invention et la conclusion de l’œil. Cher *** [triple étoile]. Tout comme je m’y attendais : la modélisation de l’histoire et de l’avenir de l’œil, appuie mes hypothèses.


Premièrement, que tout ce que nous voyons, nous sommes seuls à le voir, mais tout ce que nous voyons restera tel quel.


Deuxièmement, que le monde dans lequel toi et moi vivons est écrasant d’invisibilité.


Troisièmement, que l’œil reculera.


J’ai un défi : Décrire l’avenir avec une entière certitude, à partir des données disponibles. Je veux que tu me calcules ça. Ce qui est parfaitement clair, c’est que la façon dont nous voyons, ce que nous voyons et ce que nous comprenons en “voyant”, font face à des changements radicaux. Afin de se former une image du futur de la vision, cher ***, nous devons d’abord remonter au commencement. L’origine de l’œil est la lumière : l’œil émane de la lumière...

(Mx est interrompu par un téléphone qui sonne. Décroche et éteint le magnétophone.)


Mx – Ouais, Mx à l’appareil?... Ah, salut (Z)... Ouais, j’étais justement en train d’essayer de t’appeler, ou bien sûr... ouais... L’article sur l’œil pour l’encyclopédie, ouais... J’ai besoin de faire des schémas de certains modèles...tu pourrais le faire? Oui? Bon...(s’assied à son bureau) Ouais certainement—J’utilise un programme de prévision-automatisation, basé sur des faits, que j’ai appelé ***... hum-hum, que j’ai écrit moi-même... Non, j’alimente l’information comme langue naturelle, ça donne un résultat plus détaillé... J’ai résumé les caractéristiques principales de *** et j’ai re-vérifié les résultats sur C://. Hum-hum... Ouais. Ça marche remarquablement. Mais : nous avons un problème. Nous—avons—des problèmes. Ma méthode suit une procédure standard. Presque tout est prévisible—la pluie battante dehors est prévisible! La brume matinale arrivera comme prévu!—tout est comme d’habitude, sauf...quelques-uns des concepts les plus fondamentaux restent encore flous... Hum-hum, ouais...non...certaines informations qui sont traitées par *** donnent encore des définitions inexactes et des codes indéchiffrables. Je n’arrive pas à accéder à l’entrée «œil» en ce moment... Hum-hum... ce qu’il y a sur l’organe visuel est incomplet, ça me donne «la plupart des organismes qui ont la capacité de voir, possèdent un organe spécialisé pour cette tâche» et puis plus rien... Qui sont-ils, avec quoi voient-ils, comment voient-ils...il y a quelque chose qui manque... Je ne sais pas si c’est parce que les algorithmes de *** ne sont pas assez sophistiqués, ou si c’est juste ce bon vieux C:// (tape fort sur le clavier) qui sature et n’arrive pas à traiter l’information de *** (le ventilateur de C:// commence à tourner) Ou alors l’information est refoulée? Hum-hum, ouais...hum-hum, hum-hum, c’est noté, ouais... OK. Ouais... Je télécharge les enregistrements vite fait, on verra comment *** s’en sort...(bip)...ouaip, c’est bon...Hum-hum, OK. Super. Tu suis sur ton terminal l’arrivée des résultats de ***. Bravo... ouais, à bientôt...

(Mx raccroche.)


Mx – (écrit) Développement des yeux durée.


C:// – Mx, nous vous encourageons à formuler des phrases complètes à des fins de perfectionnement du système d’apprentissage du langage.


Mx – OK. (écrit) Combien de temps a-t-il fallu aux yeux pour se développer?


C:// – Le nombre de générations requises pour que l’œil se développe peut être calculé en précisant une séquence plausible de modifications. Nous pouvons alors créer une image de l’histoire du développement de l’œil.


Mx – (à elle-même) Voilà, ouais.


C:// – (continue) Les considérations théoriques sur la structure de l’œil, nous permettent de trouver des voies le long desquelles les structures optiques des yeux ont pu se développer. Une tache photosensible peut progressivement devenir la lentille focale d’un œil après une série continue de petites améliorations de sa forme. La fourchette haute du nombre de générations requises pour une transformation complète peut être calculée avec un minimum d’hypothèses. Même avec une approche systématiquement pessimiste, la durée requise devient incroyablement courte : juste quelques centaines de milliers d’années!


Mx – (écrit) Combien de temps faut-il à l’œil pour se développer...plus : futur?


(Bip, alerte erreur.)


Mx – (écrit rapidement) œil futur développement ultérieur comment.


(Triple bip, alerte erreur.)


Mx – (Fait claquer sa langue. Plie une feuille, déchire le papier en deux. Bruits de bureau; énervée. Magnétophone allumé.)


(Son : imprime quelque chose, plie la feuille. Le magnétophone est allumé)


Mx – (prend une grande inspiration) Enregistrement 13.1.3, suite. Afin de se faire une idée de l’avenir de la vision, cher ***, nous devons tout d’abord retourner au commencement. L’origine de l’œil est la lumière : l’œil découle de la lumière. Tout a commencé par une tache oculaire, une sorte de tache de naissance, à la surface d’un organisme. Les cellules réceptrices de la tache oculaire—grâce à la protéine opsine—ont déclenché un influx nerveux et immédiatement, le système a pu distinguer la lumière du noir. La tache oculaire s’est progressivement rétractée en une dépression cutanée, afin de mieux déterminer de quelle direction venait la lumière. Finalement, la tache s’est creusée de plus en plus, le nombre de cellules photosensibles a augmenté, alors que l’ouverture rétrécissait. De cette façon, l’œil-cavité a commencé à former des images, mais n’était pas encore doté d’une lentille. Cette structure—une chambre avec une fente—s’est finalement remplie de gel, à partir duquel s’est ensuite formé le cristallin, (pépiements de la pie de l’autre côté de la vitre) et progressivement les yeux sont devenus de plus en plus focalisés.


(Télécharge un fichier son. Mx tourne dans la pièce alors qu’elle parle. Marche vers la fenêtre, pluie, oiseau en arrière-plan.)


Mx – Enregistrement 13.2. Par conséquent, le cristallin de l’œil était liquide à l’origine. Le concept de lentille est aussi lié à un élément flottant : «lentille» vient aussi du latin aquula, signifiant «petit courant», de aqua, signifiant «eau». Également à l’origine du mot Auga en ancien portugais, ce même mot—auga—signifiait «œil» en langue scandinave et est associé au mot latin ocularis. Aqua, ocular. Les premières lentilles utilisées et fabriquées par les humains étaient faites d’eau : des sphères remplies d’eau...(elle marque une pause) : Les gouttes de pluie sont de petites lentilles, ou des yeux.


(Temps pluvieux, Mx se tient debout près de la fenêtre, enregistre le bruit de la pluie avec le magnétophone, parle d’une manière plus interrogative et informelle.)


Mx – (poursuit) Si elles sont liquides, des lentilles mobiles qui remplissent l’atmosphère pourraient être connectées à un système intelligent et des images pourraient se former à partir d’un nombre incalculable d’angles et à chaque instant... Tu connaîs bien le phénomène -quand la lumière est réfractée à travers des gouttes d’eau, une image richement colorée se forme. Mais essaie donc, si tu le pouvais, d’être entouré de l’arc-en-ciel, alors il devient invisible à tes yeux. La pluie forme de petites images à partir d’un nombre incalculable d’angles différents et ce, à chaque instant, mais elles restent inaccessibles à...à... Mince... La pluie crée une image totale et virtuelle; chaque goutte est une petite partie d’une plus grande image; elles sont de l’ information d’image et en même temps elles forment un regroupement de minuscules technologies, elles-mêmes créatrices d’images. C’est-à-dire qu’elles sont à la fois les fragments d’une image ET les optiques à travers lesquelles on voit l’image, et...(soupire légèrement)... Efface. (l’enregistrement est effacé)


(Fait quelques pas et ouvre la fenêtre. Pluie et rafales de vent, le thème musical de «The Day of the Triffids» porté par le vent d’au loin. Mx respire l’air frais. Mx ferme la fenêtre, fermement. Marche vers le bureau, s’assied.)


Mx – (écrit) Comment en est-on arrivé à l’œil?


C:// – L’origine de l’œil est la lumière. L’œil provient de la capacité des organismes à réagir à une radiation électromagnétique de la longueur d’onde approximative...

Mx – (interrompt C://, à elle-même) Hum-hum. Bon. (Écrit) Qu’est-ce qui rend l’œil sensible à la lumière?


C:// – Des récepteurs de l’œil, avec la protéine opsine...

Mx – (interrompt C://, écrit) Comment l’œil s’est-il développé au cours de l’évolution?


C:// – (soupire un peu) L’œil résulte d’un modèle intelligent et est l’ultime argument allant à l’encontre de la théorie de l’évolution.


Mx – (énervée, à elle-même) Bon sang, il y a quelque chose qui ne va pas, là.


(Mx fait des mouvements brusques/change des objets de place sur le bureau, tape fort sur le clavier, déchire une feuille de papier en deux)


(Magnétophone allumé, Mx s’éclaircit la voix)


Mx – Enregistrement 13.2, encore. Comme tu le sais, mon cher ami ***, nous nous développons dans une interaction dynamique avec notre environnement, avec nos co-natures, cultures et technologies. (Mx se lève et marche vers le côté gauche de la pièce alors qu’elle continue de parler, remplit un verre d’eau et boit). L’œil s’est développé à partir de la tache oculaire—elle-même découlant de gènes de bactéries, gènes transmis à des algues, absorbées ensuite par des dinoflagellés qui ont donné les méduses. Des formes variées d’organes visuels se sont développées à partir de la tache oculaire originelle. L’œil humain appartient à un genre général d’œil appelé «œil photographique.» Les yeux des pieuvres sont aussi des yeux photographiques, mais les yeux des vertébrés et des pieuvres se sont développés indépendamment les uns des autres, pour arriver à un résultat presque équivalent—la différence majeure réside en l’absence de tache aveugle chez la pieuvre. (Mx est à la fenêtre, quelqu’un passe—bruit de pas sur les graviers). De plus, il semble que la pieuvre soit recouverte de récepteurs sensibles à la lumière, qui fonctionnent de façon similaire à la tache oculaire originelle. La pieuvre voit avec sa peau, alors même que sa peau ne peut pas créer d’image. Il existe aussi des mollusques recouverts de récepteurs sensibles à la lumière, qui ont trouvé le moyen d’intégrer à leur coquille des minéraux, ressemblant à la perle, qui fonctionnent comme des lentilles formant des images. Autrement dit, ils ont des yeux fait de pierres.


(Le magnétophone est éteint. Mx est à la fenêtre, boit son verre d’eau, le dépose sur le rebord de la fenêtre. Pluie. L’oiseau gratte à la fenêtre. Mx prend une photo; bruit de l’obturateur de l’appareil photo. Magnétophone allumé, Mx se déplace en parlant.)


Mx – Enregistrement 13.3. L’analogie entre l’appareil photo et l’œil donne une idée de la façon dont se forme l’image, mais fut longtemps trompeuse quant à la façon dont l’image est stockée. Si tu pouvais voir la pièce dans laquelle je me trouve—les taches grises sur la fenêtre, l’arête de poisson pendue à un fil au plafond, la lumière du dehors (qui va bientôt passer du blanc au bleu foncé et ensuite à l’orange, puis s’étaler vers le gris quand arrive le brouillard), les murs blancs avec des traces de stylo et de vis, les marques d’une ancienne porte dans le plâtre, la lampe, la table, les papiers, l’ordinateur, les marguerites sur le comptoir, et tout le reste—si tu pouvais voir ça, tu ne le verrais pas comme une image complète : tu verrais des morceaux individuels qui donneraient l’impression d’une image complète. Tandis que l’appareil photo capture une image unitaire et la conserve sur pellicule, l’œil forme des images sur la durée. L’information lumineuse qui frappe la rétine n’est pas envoyée directement au cortex visuel dans le cerveau, mais est divisée en fragments qui sont recomposés en un ressenti apparemment complet. Heureusement pourrait-on dire, car voir tout à la fois conduirait. (Mx est à nouveau à côté de la fenêtre. Tous les bruits de la pièce et de l’ordinateur sont soudain puissants, l’oiseau émet un son retentissant, bruit du dehors.) À une surcharge du système. Comme tu le comprends, mon cher ami ***...(manie maladroitement le magnétophone, un petit grésillement, le son redevient normal)...comme tu le comprends, l’appareil photo et l’œil étaient assez différents à l’époque de l’invention de la photographie, mais nos nouvelles technologies ont désormais rendu l’analogie plus précise. Alors que l’appareil sensoriel divise les informations et les rassemble ensuite, l’information numérique est divisée et stockée dans des endroits séparés, puis rassemblée en une image.


(Pluie, orage dans le lointain. La lumière clignote. Mx marche vers le bureau tout en parlant.)



Évidemment, de nos jours il est plus courant de laisser un programme d’édition d’images—apparenté aux tiens—automatiser la production de l’image photographique. En inscrivant simplement une légende qui décrit l’image de mon choix, ces programmes peuvent construire une nouvelle image, à partir de mes indications, en accédant à l’énorme quantité d’images récupérées sur le Cloud. En amassant les données d’images que nous avons collaboré à télécharger, quelques petites gouttes d’information se rassemblent en motifs, en images et en représentations de type photo.


(s’assied au bureau) Par exemple, lorsque j’écris (écrit tout en lisant vers le magnétophone). «C’est un oiseau avec un bec noir, la poitrine blanche, la tête noire et une longue queue à l’éclat métallique», j’ai alors la photo d’un (attend une réponse de l’ordinateur)...oiseau similaire...en retour, qui...(attend une réponse de l’ordinateur)...dans ce cas...est une pie, à 95% de certitude. De nos jours, la photographie sert surtout à compléter le projet qui avait commencé avec l’invention de la photographie—c’est-à-dire à cartographier et à archiver le monde, et sert aussi à augmenter le nombre croissant d’images des bases de données partagées qui stockent l’information et l’utilisent comme matériel brut, pour fabriquer de nouvelles représentations standardisées. Un faisceau d’éléments individuels forment une seule image homogène. Tout ce que nous voyons, nous le voyons individuellement, mais tout ce que nous voyons est identique. La photographie a été inventée pour nous préparer à la suppression du désir de voir (agitée).


(Est interrompue quand le téléphone sonne, Mx décroche le téléphone et éteint le magnétophone.)


Mx – Salut... Ah ouais, (Z), encore toi, salut... Je n’imaginais pas que tu appellerais tout de suite... Ouais, non, on pourrait dire ça...ah, ouais... Hum-hum, humm...exact, c’est bien ça...des technologies intuitives...eh ben, j’examine différentes méthodes... Hum-hum...avec une feuille de papier... Appelons ça un exercice de détection tactile avec rappel moteur, combiné à la géométrie et l’estimation d’une probabilité lorsqu’on travaille en données circonstancielles. Point-virgule parenthèse. Hé... C’était une blague, (Z). Hé... Hum-hum, ouais... Hum-hum d’accord...d’accord...

(Marche vers la fenêtre tout en parlant au téléphone. Un oiseau pépie de l’autre côté de la fenêtre.)


Mx – (écoute, faisant semblant de confirmer qu’elle suit) D’accord...ouaip...d’accord...ouais


(L’oiseau : Tchoc-tchoc-tchoc.)


Mx – (à l’oiseau) Tchoc-tchoc.


Mx – (au téléphone) ...Oh, désolée, je parlais à un oiseau de l’autre côté de la fenêtre, hé-hé... Non...non...une pie. Il paraît qu’elles sont super intelligentes, c’est le seul oiseau qui réussit le test du miroir... Y’en a combien?... Il n’y en a qu’une ici...(sarcastique) Ahhh, ça veut dire chagrin?...et deux c’est la félicité?... Un présage? De vieilles superstitions? Un augure? Auga... Ouais, mais tu sais, j’y crois pas à ces trucs-là, non...nan, ouaip...oui, effectivement c’est curieux... C’est un peu comme lorsqu’on n’est pas sensé faire signe aux aurores boréales, parce qu’après, elles viendraient nous chercher—mais pour nous emmener où? La légende ne le dit pas car tout le monde a oublié. Ou bien qu’on peut utiliser l’os de seiche pour prédire le temps, ouais, ouais, en fait, qui se souvient de comment faire ça... Ouais... Des légendes à moitié oubliées qui subsistent... Hmm, ouais, exact. Oui...mais quand même, les résultats fournis par *** sont la suite logique de l’information que je lui ai donnée, mais on tombe sur des surprises bien sûr. Ouais. Oui. D’accord. Non, carrément, bravo. Salut. (Raccroche.)


Mx – Tchoc-tchoc.


(L’oiseau : Tchu-tchu-djih-djih! (agite ses ailes et donne des coups de bec sur la fenêtre)
)

Mx – (commence) Oh! (surprise) Ah...hummm... Serais-tu là pour apporter les ennuis?


(Mx s’éloigne de la fenêtre, on entend le bruit de l’oiseau s’éloigner progressivement tandis que Mx marche, Mx allume le magnétophone.)


Mx – Enregistrement 13.4. Les yeux sont des organes consommateurs d’énergie. Comme tu le sais si bien toi même, cher ***, tout le monde ne ressent pas le besoin de voir. Comme la taupe, d’aspect aussi étrange que remarquable, munie d’un nez pointu ou en forme d’étoile et de grandes pattes à deux pouces; ou les petites colonies d’araignées-loups dans les grottes de Kauai; ou ce type de poisson d’eau douce mexicain, l’Astyanax, rose pâle et sans yeux, ou encore le serpent-pénis qui est en fait une salamandre. Dans l’ordre social des termites, seuls les rois, les reines et les reproductrices peuvent voir, tandis que la majorité—les soldats et les guerriers—n’ont pas d’yeux.


Une autre figure très intéressante est la Demiguise. On est immédiatement frappé par son pouvoir de se rendre invisible. La Demiguise est une créature volante sans aile, recouverte d’une fine fourrure qui reflète ce qui l’entoure, ainsi peut-elle se rendre invisible à volonté. La Demiguise a même développé une caractéristique encore plus distinctive. Elle voit grâce à une forme particulière de prémonition : sa perception visuelle est basée sur des estimations statistiques du futur proche. Ainsi la Demiguise a toujours une longueur d’avance et en prendre une par surprise n’est pas une tâche aisée. Si quelqu’un voulait s’y essayer, il faudrait agir de manière imprévisible. La perception visuelle prémonitoire de la Demiguise est une fonction de calculs de probabilité construite à partir de données existantes. (commence à marcher rapidement) Avec ses grands yeux ronds, elle voit...

(Mx écrase quelque chose, bang/le verre d’eau se brise sur le sol, elle s’arrête.)


Mx...des statistiques?


(Magnétophone éteint, Mx marche et s’assied en face de l’ordinateur, ouvre un fichier, écrit.)


Mx – Sta...statistiques... vision statistique...(écrit:)Qu’est qu’une vision prémonitoire?


C:// – Une vision prémonitoire est la capacité à visualiser le futur proche à partir d’estimations statistiques.


Mx – Qu’est-ce que la prévision?


C:// – La prévision est la capacité à visualiser le futur proche, à partir de...(inaudible, le ventilateur bruisse)


Mx – Signification de
visualiser.


C:// – 420. Le système d’apprentissage du langage...

Mx – Qu’est-ce que la visualisation?


C:// – Le concept de visualisation a deux significations. La signification numéro 1 est la représentation d’un objet, d’une situation, ou d’un groupe d’informations sous la forme d’un diagramme ou d’une autre image. La signification numéro 2 est la formation d’images mentales de quelque chose qui, en réalité, n’est pas visible. (Mx se met à dessiner tout en écoutant)


Mx – Que veut dire le mot «vue»?


C:// – Le concept «vue» a deux significations. La signification numéro 1 est la capacité de voir. La signification numéro 2 est la vision, telle que quelque chose est vu à l’intérieur de la tête de quelqu’un.


Mx – D’où le mot vision tient-il son origine?


C:// – Le mot vision provient du mot latin visionem, qui signifiait au XIIIème siècle, l’acte de voir, la vue, ou les choses qui sont vues. Au XIVème siècle, le sens du mot était «quelque chose qui est vu à l’aide du pouvoir de l’imagination ou du surnaturel», dérivant de l’anglais-français visioun, qui signifiait présence, aperçu, imagination, rêve, ou regard surnaturel.


Mx – D’où le mot visualisation tient-il son origine?


C:// – Au XIXème siècle, le mot visualisation décrivait un processus psychologique, qui est le pouvoir de former des images mentales à partir de quelque chose qui ,en réalité, n’est pas visible. À partir du milieu du XXème siècle, le sens premier de visualisation était la représentation graphique, la visualisation de données et la reproduction d’image à l’aide d’instrumentation et de nombres calculables.


(Le magnétophone est allumé, Mx se déplace dans la pièce en parlant.)


Mx – Enregistrement 13.5. Et ensuite, qu’est-ce qui est ressenti par les yeux, lorsque ce qui est vu par quelqu’un est le résultat de calculs statistiques, mon cher ***? La réponse est sans doute : rien, parce que le cortex visuel est utilisé pour donner forme à des images mentales. Comme tu le sais, cher ***, ceux d’entre nous qui sont physiologiquement doués de la vue, ne voient pas avec les yeux, mais avec le cerveau. La signification actuelle du mot syn—«vue», «vision»—peut nous amener à penser à tort, que l’action de voir repose principalement sur l’appareil optique. C’est faux. Nous voyons en créant des images mentales de choses considérées par ailleurs comme invisibles. Ce qui nous ramène à mon hypothèse selon laquelle le monde devient invisible, ou plus précisément, optiquement invisible: les données qui nous entourent ne sont pas visibles par les yeux. Elles n’ont pas de forme visuelle. Et essayer de capturer l’invisible dans une image serait, par conséquent, une image de la méthode même utilisée, pas de l’information elle-même. Donc la forme la plus vraie de la traduction de la visualisation de données serait de créer des images mentales qui ne ressembleraient à rien de ce qui peut être vu avec les yeux.



Parallèlement, cette Demiguise...(pause brève). Les événements improbables, les événements qui ne ressemblent à rien de ce qui a déjà eu lieu, sont invisibles au répertoire prémonitoire de la Demiguise. Les grands yeux ronds ne voient jamais le temps présent, mais l’avenir, en se basant sur le passé, ce qui signifie qu’elle doit être aveugle à son environnement immédiat, qui...Hum... (Mx marche sur les bouts de verre sur le sol) Oh...(tripote le magnétophone)... Efface. (le magnétophone est éteint)


(Mx décroche le téléphone et appelle (Z).)


Mx – Ouais salut (Z)... Bien sûr...as-tu vérifié les résultats de *** sur le réseau?... D’accord... Je viens juste de dessiner un simple modèle pour commencer... Tout à fait, un modèle du développement de l’œil élaboré... Humm, bien sûr, bien sûr... ouais...hmmm. D’accord... Je pense que...il y a encore beaucoup de confusions, quant à savoir si le paradigme visuel est fait pour ou non, ou?... Hum-hum... Bien sûr, quelques personnes prétendent que nous vivons une époque fortement visuelle... Mais cela ne revient certainement pas à dire que la vue détient l’hégémonie—Nous vivons une époque où nous associons les processus invisibles et abstraits à des interfaces-utilisateur visuelles... Hum-hum, oui, exactement...un peu comme les images d’un rêve et les images hypnagogiques qui surviennent juste avant que je ne m’endorme—on dirait des images dans les fenêtres d’un écran—j’ai une espèce de zoom et je fais défiler pour voir toute l’image... ouais, hum-hum...mais maintenant que j’y pense, je vois les mots écrits lettre par lettre, les phrases qui sont éditées... Hum-hum...tu sais, la technologie de l’écriture s’est inscrite chez ceux d’entre nous qui lisent et écrivent. Les sources écrites les plus anciennes dont nous disposons, les tablettes Sumériennes en argile, n’étaient pas des légendes, ni des poèmes ou des contes, non, c’était des indications pour la facturation, afin de garder une trace écrite du contenu des marchandises­—de l’orge et du bétail—notées car c’était des informations difficilement mémorisables. Donc la langue écrite et la littérature tiennent leurs origines dans des procédures comptables et dans la nécessité de conserver des chiffres de façon ordonnée...j’ai lu ça quelque part. La question est de savoir comment l’information numérique va-t-elle s’inscrire en nous. Ou comment nous pouvons nous inscrire en elle...ce que je dois résoudre, bien évidemment... Indépendamment...des images des rêves...lorsque je suis allongée, consciente, mais sans contrôle sur les images, je vois des gens et des situations que je n’ai jamais vus auparavant, d’où viennent-ils?...(encore la pluie) C’est fascinant, oui...mais évidemment, ce sont des représentations mentales fugaces et complètement imprévisibles... Ce que je recherche c’est la prévisibilité! Des images précises! C’est là qu’est ta mission, (Z), trouver une méthode logique pour traduire de l’information en visualisations mentales qui peuvent être stabilisées et communiquées... Non non, pas des rétines numériques, elles se basent encore sur de l’optique, on en revient toujours là où nous en étions... Bien sûr, bien sûr ouais... hum-hum. Ouais ouais ouais. Fais ça. Envoie-le moi. Salut.


(Le magnétophone est rallumé, marche vers la fenêtre, tapote la vitre avec ses doigts, pluie, la pie fait du bruit.)


Mx – Enregistrement 13.6. Comme tu le sais bien, cher ***, puisque tu as longtemps et attentivement écouté le récit du développement de la vue, dans l’ensemble, nous sommes tous aveugles. Les yeux ne voient seulement qu’un spectre limité de la réalité et les cerveaux interprètent de manières extrêmement variées les signaux qu’ils reçoivent. La réalité n’arrive pas par le biais de l’œil. L’objectivité est impossible. Nous en avons fini avec ça. La vue, comme les autres sens, est subjective. Nous l’avons accepté. Mais: tous ces points de vue individuels alternatifs forment collectivement un épais brouillard. Le proche devient le lointain, impossible d’en confirmer l’orientation. Lorsque l’objectivité est impossible, nous devons apprendre d’autres façons de voir. Qu’on se le dise. Désormais, j’essaie d’appréhender ce qu’impliquerait les profils de cette nouvelle façon de voir.


(Crépitements électriques, lumière clignotante.)


Mx – (la voix de MX devient ravie/ parle plus vite/ est moins maîtrisée) Avec l’aide de l’abstraction et du calcul dans un réseau neural... collectif?...nous serons capables d’imaginer le monde, pas seulement tel qu’il nous apparaît, mais tel qu’il devrait être, d’après nos calculs! Le cortex visuel sera alors de plus en plus utilisé pour la perception...ou pour le traitement, comme on dit aujourd’hui...de nombres. La signification du terme «vue» pourra se rapprocher de celle de «vision», c’est-à-dire la capacité de former des images de quelque chose de non réellement visible.


(Tonnerre retentissant. Noir : couper son et lumière.)


Mx – (son et lumière rallumés, son de démarrage du système, Mx marche, poursuite de l’enregistrement audio. Pluie, gouttes de pluie) Néanmoins, l’œil en tant qu’organe, restera indéniablement avec nous, pour encore longtemps. De la même façon qu’il y a des termites avec et sans yeux, il y aura des gens avec et sans yeux. De nouvelles hiérarchies s’élèveront parmi ceux qui possèdent la vue, physiologiquement et technologiquement. Au fil de l’évolution, l’œil involuera finalement et sera caché dans l’orbite, tel un secret, peut-être un organe érotique!... Humm... Pas ça...à travers le prisme de l’évolution, l’œil, en tant qu’organe, pourra acquérir un statut identique à celui de l’appendice ou des dents de sagesse—persistants, tels des vestiges, mais pas particulièrement utiles, au delà d’être la métaphore corporelle de la futilité et d’une douleur occasionnelle.


L’avenir est toujours une image ouverte, cher ***. Je veux que tu me donnes une estimation de cette image. Avec tout le respect que je te dois, MX.


(Magnétophone éteint, Mx marche vers l’ordinateur, télécharge le fichier.)


Mx – Alors...(écrit) Qu’est-ce que «la vue»?


C:// – La vue est un sens et, par conséquent, aussi appelé le sens de la vision. La vue est la capacité de l’organisme à appréhender et à réagir à de l’information numérique.


Mx – Ah! (écrit) Qu’est-ce qu’un organe de la vision?


C:// – Les organismes qui ont la capacité de voir utilisent des organes spécialisés pour cette tâche. Ces organes sont appelés (crisse) les cerveaux.


Mx – l’œil.


C:// – (crisse)


Mx – Quelle est l’histoire du développement de l’œil?


C:// – L’œil a débuté par une tache photosensible à la surface de certains organismes individuels. Des considérations théoriques sur le modèle de l’œil nous permettent de trouver les voies selon lesquelles les structures optiques de l’œil se développeront. Le système optique va progressivement s’encapsuler, conformément à de petites améliorations continues dans la conception de l’appareil de la vision. La limite supérieure du nombres de générations requis jusqu’à la transformation complète, peut être calculée avec un minimum d’hypothèses.


Mx – (murmure, à elle-même) ...Nous y voilà.


(Mx se lève et marche jusqu’à la fenêtre, tapote de ses doigts sur le carreau. Bruit de deux oiseaux de l’autre côté de la fenêtre, fredonne doucement.)


C:// – L’œil est un organe érotique.


(Mx s’arrête, le tapotage sur la fenêtre s’interrompt.)


C://...La confusion règne quant à savoir si c’est la fin du paradigme visuel


C:// – Nous—avons—des—problèmes.


C:// – La comptabilité est la forme la plus ancienne de la littérature.


C:// – Tout est prévisible—la pluie est prévisible! Le brouillard arrivera, comme prévu!


C:// – Des lentilles liquides, mobiles, qui remplissent l’atmosphère, couplées à un système intelligent, forment des images à partir d’une myriade d’angles, à chaque instant...

C:// – (imitation de la pie en synthèse vocale, gouttes de pluie isolées, sons mécaniques) Tchu-tchu-tchu. Tchi-tchi-tchi... Tchu-tchu-tchu. Tchi-tchi-tchi...


FIN

Notes

Manuscript for an audio play performed at Stages: Drawing the Curtain, curated by Jenifer Papararo, Plug In ICA, Winnipeg, 2017.

Published by Fillip in collaboration with Plug In Editions

Translators:
Armelle Alhéritière (French)
Richard Simpson (English)

About the Author

Toril Johannessen is a Norwegian artist based in Tromsø. Her practice explores the space between science and art, using processes historically connected to the scientific method: photography, optics, archival material, statistics, diagrams, and experimental models. Her work has been exhibited at the Istanbul Biennial, the Contemporary Art Gallery (Vancouver), Performa, the Kitchen (New York), and documenta. She is represented by OSL contemporary, Oslo.

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